
La Tunisie produit de l’huile d’olive depuis près de trois millénaires. Cette année, il devrait devenir le deuxième plus grand producteur mondial. Pourtant, vous auriez du mal à trouver quoi que ce soit étiqueté huile tunisienne dans les supermarchés à l’extérieur du pays.
La Tunisie exporte environ 80 % de sa production d’huile d’olive en vrac, principalement vers l’Union européenne et les États-Unis, où elle est souvent conditionnée, assemblée avec d’autres huiles et vendue sous des marques étrangères.
Les chiffres et faits clés du secteur
- Volume exporté en vrac : Environ 80 % de l’huile d’olive tunisienne quitte le pays sans être conditionnée (en vrac), ce qui prive l’économie locale d’une forte valeur ajoutée.
- Destinations principales : Les pays de l’Union européenne (notamment l’Italie et l’Espagne) ainsi que les États-Unis. L’UE autorise par exemple l’importation d’un contingent annuel en franchise de droits de douane de 56 700 tonnes.
- Perte d’identité et de valorisation : Une fois arrivée à l’étranger, l’huile est souvent mélangée à des huiles d’autres origines et mise en bouteille par des embouteilleurs européens ou américains, effaçant la mention de l’origine tunisienne sur l’étiquette finale pour le consommateur.
- Enjeux actuels : Les autorités tunisiennes (via l’Office National de l’Huile et le CEPEX) cherchent à inverser cette tendance en favorisant l’huile conditionnée sous marque nationale, tout en faisant face aux fluctuations de la production (estimée autour de 300 000 tonnes pour la campagne 2026-2027 après une année record). [1, 2]
Vous pouvez consulter les analyses complètes sur La Presse de Tunisie ou via Radio Express FM. [1, 2]
Souhaitez-vous des détails sur les initiatives actuelles en Tunisie pour développer l’exportation de bouteilles à marque propre ou sur les volumes de production par région ?
La Tunisie produit de l’huile d’olive depuis près de trois millénaires. Cette année, il devrait devenir le deuxième plus grand producteur mondial. Pourtant, vous auriez du mal à trouver quoi que ce soit étiqueté huile tunisienne dans les supermarchés à l’extérieur du pays.
Pour une nouvelle génération de producteurs indépendants, cette disparité est le résultat d’un modèle qui aurait dû être remis en question il y a des années. Sarah Ben Romdane, fondatrice de la marque d’huile d’olive extra vierge biologique KAÏA, fait partie de ceux qui sont déterminés à prouver qu’il existe une meilleure solution.
“En Tunisie, on dit qu’il y a plus d’oliviers que de Tunisiens”, a-t-elle déclaré à CNN. “Chaque famille a une histoire avec l’huile d’olive — la mienne a été la première du pays à l’exporter aux États-Unis. Mais c’est aussi le remède naturel miracle de grand-mère pour guérir les maladies, hydrater votre peau et, bien sûr, avoir bon goût dans les repas.
“Malheureusement, notre pays a été déconnecté de cette relation profondément personnelle que nous entretenions avec notre terre et ses fruits.”
La saison 2025/2026 a vu 86 % des exportations tunisiennes d’huile d’olive vendues en vrac pour être mises en bouteille sous des labels étrangers, selon le producteur local OLYFO — les trois plus grands marchés se trouvant en Espagne, en Italie et aux États-Unis. Ne vous attendez pas à voir un timbre “fabriqué en Tunisie” : ces importations en vrac sont pour la plupart mises en bouteille dans ces pays, mélangées à des huiles d’olive locales.
La réglementation européenne n’exige que des déclarations d’origine vagues telles que “mélange d’huiles d’olive d’origine européenne et non d’origine européenne.” Aux États-Unis, les étiquettes peuvent également rendre difficile la distinction entre le lieu d’importation, de production et de récolte — qui peuvent tous être différents.
En conséquence, la Tunisie est souvent réduite à un fournisseur économique, sa qualité est ignorée et son rôle sur le marché mondial sous-évalué, selon Ben Romdane. “Notre huile d’olive est l’une des meilleures au monde, et ces stéréotypes sont le résultat d’une injustice que nous imposent les étrangers”, a-t-elle déclaré. “Je voulais qu’une marque comme KAÏA le défie.”
Décoloniser le commerce de l’huile d’olive tunisienne
La saison 2025/26 place la Tunisie au deuxième rang mondial derrière l’Espagne pour la production totale d’huile d’olive.
La saison 2025/26 place la Tunisie au deuxième rang mondial derrière l’Espagne pour la production totale d’huile d’olive. KAÏA/Annissa Durar
L’économiste tunisien Fadhel Kaboub, auteur du bulletin Global South Perspectives et professeur associé à l’Université Denison, dans l’Ohio, soutient que le manque de reconnaissance a tout à voir avec le soft power et les quotas “imposés par les héritages postcoloniaux”
“La véritable concurrence n’est pas la culture des olives ; elle contrôle la chaîne de valeur”, a-t-il déclaré à CNN. “Cela vient du colonialisme, qui a imposé un récit qui persiste encore aujourd’hui : les anciennes colonies comme la Tunisie sont censées fournir des matières premières bon marché, et non des produits haut de gamme.”
La Tunisie a été sous domination française de 1881 à 1956 et, malgré sept décennies d’indépendance, cet héritage pèse encore lourdement sur la manière dont le gouvernement tunisien et l’Union européenne gèrent l’industrie de l’huile d’olive, a-t-il déclaré.
“Produire de l’huile d’olive coûte cher et il est très difficile pour les agriculteurs d’obtenir un financement national car les terres sont généralement héritées des tribus et manquent de titres fonciers modernes”, a-t-il déclaré. “Avec des options de financement limitées, la plupart des agriculteurs tunisiens vendent leur récolte un an à l’avance à des acheteurs en gros italiens ou espagnols. Peu importe que vous ayez la meilleure récolte du monde : le prix, qui est généralement bas pour la qualité et la quantité produites, a déjà été fixé.”
Les femmes constituent la grande majorité de la main-d’œuvre saisonnière tunisienne dans le secteur de l’huile d’olive.
Les femmes constituent la grande majorité de la main-d’œuvre saisonnière tunisienne dans le secteur de l’huile d’olive. KAÏA/Annissa Durar
Ce modèle, a-t-il ajouté, perpétue la pauvreté dans les campagnes tunisiennes, où l’huile d’olive est sous-évaluée et où les embauches saisonnières —la grande majorité des femmes— ont du mal à en vivre. Les conditions peuvent être mortelles : les cueilleurs sont entassés dans des camions destinés aux marchandises et au bétail, manquant souvent de sécurité de base. Au cours de la dernière décennie, des dizaines d’accidents et de décès impliquant des travailleurs agricoles voyageant dans ce qu’on appelle des “camions de la mort” ont été signalés
Motivée à offrir à son pays une alternative et à construire un meilleur niveau de vie, Ben Romdane fait partie d’une vague de producteurs indépendants, dont les primés Les Moulins Mahjoub, Triomphe de Tuccabor de BenIsmail et Domaine Fendri, qui se battent pour la reconnaissance de leur huile d’olive.
“Je suis né à Paris d’un père tunisien et d’une mère syrienne. J’ai grandi à Londres et j’ai passé mon été en Tunisie”, a-t-elle déclaré. “Pendant le Covid-19, j’ai ressenti le besoin de me recentrer autour de mes racines et cela m’a poussé à réinvestir dans les oliviers centenaires [plus de 100 ans] que ma famille cultive depuis cinq générations et à produire ma propre huile, KAÏA.
“Nous décolonisons essentiellement le commerce de l’huile d’olive. Ce message est au cœur de la narration de cette marque, et j’espère vraiment qu’il inspirera un nouveau modèle local.”
Des bosquets tunisiens aux épiceries fines mondiales
En seulement cinq ans, porté par la récolte d’olives indigènes Chemlali de haute qualité et une narration forte, KAÏA de Ben Romdane a fait son chemin dans certaines des épiceries fines les plus prestigieuses du monde : La Grande Épicerie, Berrie, Causses et G. Detou à Paris ; Selfridges et Harrods au Royaume-Uni ; concept store Sabah à New York ; et Monsieur Marcel à Los Angeles.
La marque approvisionne une centaine d’épiceries gastronomiques et une cinquantaine de restaurants à travers la France, du Pluto recommandé par Michelin au bistrot Café Les Deux Gares et au groupe hôtelier Savoir Vivre. Sans compter ses emplacements tunisiens dans des hôtels de charme.
“C’est très stressant et ambitieux”, a-t-elle admis. “Mais je suis tellement excité de faire partie de ce nouveau secteur pour le pays.”
KAÏA contribue à apporter un récit d’excellence à l’huile d’olive tunisienne.
KAÏA contribue à apporter un récit d’excellence à l’huile d’olive tunisienne. KAÏA / Annissa Durar
Pour répondre à la demande croissante, Ben Romdane investit dans sa propre usine, dont l’ouverture est prévue en 2027. Elle s’appuie actuellement sur un moulin partagé, ce qui l’oblige à appliquer personnellement des protocoles stricts de nettoyage, de traitement et de température — une étape coûteuse et longue.
Posséder sa propre usine signifierait une indépendance totale : embaucher du personnel à temps plein, augmenter la production au-delà de ses 10 tonnes métriques actuelles par an et même faire office de destination touristique pour les amateurs d’huile d’olive. Pour elle, c’est une autre façon d’élever le discours autour de l’huile d’olive tunisienne.
Bien que la saison dernière seulement 3,9 % de l’huile d’olive produite en Tunisie soit restée sur le continent, Kaboub affirme qu’il existe une demande croissante d’huile d’olive au-delà des marchés traditionnels d’Europe et des États-Unis. “L’Amérique latine et l’Asie sont également des marchés en croissance avec un intérêt croissant que la qualité de l’huile d’olive tunisienne devrait pouvoir capter”, a-t-il déclaré.
À terme, il estime qu’une alliance de producteurs indépendants et de haute qualité comme Ben Romdane pourrait rivaliser avec les grands acteurs occidentaux et dépasser le circuit de la charcuterie pour se tourner vers les supermarchés.
Pour Ben Romdane, cette reconnaissance des produits tunisiens était attendue depuis longtemps. “En fin de compte, l’objectif est de créer un écosystème de qualité et de résistance, où nous imaginons comment porter fièrement notre patrimoine à notre propre échelle”, a-t-elle déclaré.
La Tunisie occupe une place majeure dans la production mondiale d’huile d’olive. Certaines prévisions évoquent même la possibilité qu’elle se hisse au deuxième rang mondial, selon les récoltes et les conditions du marché. Pourtant, dans les rayons des supermarchés étrangers, les bouteilles portant clairement le nom de la Tunisie restent relativement rares. Ce contraste constitue le fil conducteur d’une question essentielle : comment un pays peut-il compter parmi les grands producteurs tout en demeurant peu visible auprès des consommateurs internationaux ?
La réponse tient à une distinction souvent négligée entre produire une matière première et construire une présence de marque. La puissance agricole repose sur les oliveraies, le savoir-faire des producteurs, les volumes récoltés et la capacité à fournir des marchés exigeants. La visibilité commerciale dépend, elle, d’autres leviers : identité clairement affichée, distribution, promotion, régularité de l’offre et confiance des acheteurs. Une huile peut ainsi être exportée en grande quantité sans que son origine soit reconnue par la personne qui la retrouve finalement sur une étagère.
Pour comprendre ce paradoxe, il faut examiner plusieurs étapes de la filière. L’histoire de l’oléiculture tunisienne éclaire l’ancienneté de cette production et son évolution. Les exportations en vrac montrent comment une part de la récolte peut rejoindre les circuits internationaux sans conserver une identité tunisienne visible jusqu’au consommateur. L’organisation de la filière, de la collecte à la transformation, influence également la capacité des acteurs à commercialiser des produits différenciés. Enfin, les choix de mise en marché et la reconnaissance de l’origine déterminent si la qualité produite devient un avantage identifiable, puis un motif d’achat.
La production, à elle seule, ne garantit donc ni la notoriété ni la valeur captée par les entreprises du pays. Entre le champ et le rayon, chaque maillon peut renforcer ou atténuer la présence de l’origine tunisienne. C’est dans cet écart entre poids agricole et discrétion commerciale que se joue l’enjeu : transformer une position de premier plan dans les volumes en une place durable dans l’esprit des consommateurs et sur les marchés étrangers.
En Tunisie, l’olivier fait partie des paysages depuis près de trois millénaires. Sa culture s’est développée au fil des échanges et des transformations politiques qui ont traversé le territoire, bien avant de devenir l’un des piliers de l’agriculture nationale. Les oliveraies, présentes du nord au sud, témoignent de cette profondeur historique : elles dessinent les plaines, les collines et les régions semi-arides, où l’arbre résiste à la sécheresse et s’adapte à des conditions parfois difficiles.
Cette présence ancienne a façonné des pratiques agricoles et des savoir-faire transmis entre générations. Taille des arbres, choix des variétés, récolte et extraction de l’huile reposent sur des connaissances affinées au contact des sols et des climats locaux. Dans de nombreuses communautés, la saison de la récolte reste un temps fort de la vie rurale, mobilisant familles et travailleurs. L’huile accompagne aussi les usages alimentaires et les habitudes quotidiennes, tandis que sa production procure des revenus à de nombreux agriculteurs.
Cette continuité ne signifie toutefois pas que l’oléiculture tunisienne soit demeurée inchangée. Les techniques de production, les équipements des huileries et les modes de commercialisation ont évolué, sous l’effet des innovations, des exigences de qualité et des marchés internationaux. Les producteurs associent ainsi des pratiques héritées à des méthodes contemporaines, qu’il s’agisse d’améliorer la traçabilité, de maîtriser les procédés d’extraction ou de valoriser différentes catégories d’huile. La tradition constitue un socle, non une limite à l’évolution du secteur.
Cette longue histoire représente un atout culturel et commercial : elle permet de rattacher la qualité des produits à des territoires, à des variétés locales et à une expérience agricole durable. Pourtant, cette richesse reste souvent peu visible à l’étranger. La Tunisie compte parmi les grands producteurs mondiaux, mais son huile est fréquemment vendue sans que son origine soit clairement reconnue par les consommateurs. Mieux raconter l’héritage oléicole, tout en mettant en avant les pratiques actuelles, pourrait aider à distinguer l’offre tunisienne et à renforcer sa place sur les marchés internationaux.
La Tunisie dispose d’une base foncière importante pour l’oléiculture. Les oliviers occupent plusieurs millions d’hectares et structurent une part essentielle des paysages agricoles, en particulier dans le centre et le sud du pays. Cette vaste implantation permet de maintenir une production élevée, même si les terres ne présentent pas toutes les mêmes caractéristiques. Les sols, le relief et l’accès à l’eau varient selon les zones, ce qui influe sur la conduite des vergers et les quantités récoltées. L’oléiculture constitue aussi une activité adaptée à des espaces où d’autres cultures peuvent être limitées par le climat.
La diversité régionale contribue à la richesse de la filière. Les oliveraies du Sahel, du centre et des régions méridionales ne connaissent pas les mêmes conditions de température et de précipitations, et les pratiques agricoles diffèrent d’un territoire à l’autre. Plusieurs variétés sont cultivées, parmi lesquelles la Chemlali, très présente dans le sud et le centre, et la Chetoui, davantage associée au nord. Elles se distinguent par leurs caractéristiques agronomiques et leurs profils gustatifs. Cette pluralité permet de produire des huiles aux expressions variées, tout en répartissant les plantations sur une grande partie du pays.
L’olivier supporte relativement bien la sécheresse et les fortes chaleurs, qualités précieuses dans un contexte de ressources hydriques limitées. Cette résistance ne signifie toutefois pas que la production échappe aux aléas. Les précipitations, les températures au moment de la floraison et la disponibilité de l’eau influencent la formation des fruits. De plus, l’arbre alterne naturellement entre des années de forte récolte et des saisons plus modestes. Les volumes tunisiens peuvent donc varier sensiblement d’une campagne à l’autre. Il faut enfin distinguer le potentiel de production du rang mondial annuel : la position de la Tunisie dépend aussi des récoltes enregistrées en Espagne, en Italie, en Grèce et dans les autres grands pays producteurs. Une campagne faible ailleurs peut modifier le classement, sans changement équivalent des capacités tunisiennes. À l’inverse, de bonnes récoltes concurrentes peuvent reléguer le pays dans les statistiques, malgré une production nationale importante.
Entre l’oliveraie et le consommateur, l’huile d’olive tunisienne passe par une succession d’étapes et d’intervenants. La récolte mobilise des exploitants familiaux, des ouvriers saisonniers et, dans certaines régions, des coopératives. Les olives sont cueillies à la main ou à l’aide d’outils mécaniques, puis transportées vers les moulins. Ce délai compte : des fruits entassés ou conservés trop longtemps peuvent fermenter et perdre en qualité. La rapidité, la propreté des contenants et la maîtrise des conditions de transport influencent donc déjà le produit final.
Au moulin, les olives sont généralement triées, effeuillées et lavées avant d’être broyées et malaxées. L’extraction sépare ensuite l’huile de l’eau et des matières solides, selon des procédés dont la température et la durée doivent être suivies avec précision. Les moulins privés, les unités collectives et les installations de plus grande capacité répondent à des besoins différents. Après extraction, l’huile est conservée dans des cuves, idéalement à l’abri de la lumière, de l’air et de la chaleur. Des lots peuvent être assemblés afin d’obtenir un profil régulier, mais cet assemblage requiert une traçabilité rigoureuse.
La filière réunit ainsi de petits producteurs, des négociants, des moulins, des laboratoires, des conditionneurs et des entreprises exportatrices. Certains exploitants vendent leurs olives ou leur huile en vrac, tandis que des opérateurs assurent le filtrage, la mise en bouteille, l’étiquetage et l’accès aux marchés étrangers. Cette diversité peut compliquer la coordination : volumes dispersés, équipements inégaux, financement limité ou manque de stockage adapté freinent parfois les investissements et la maîtrise des lots. Les contrôles sensoriels et chimiques permettent de vérifier la conformité et de distinguer les catégories commerciales. Toutefois, ces contrôles ne peuvent corriger des défauts apparus en amont. La variété et le terroir façonnent les arômes, mais la qualité dépend tout autant du moment de la cueillette, de la manutention, de la rapidité d’extraction et des conditions de conservation. Une chaîne bien organisée permet donc de préserver les caractéristiques de l’huile et de mieux valoriser la production tunisienne, du moulin jusqu’au marché.
Une part importante de l’huile d’olive tunisienne est exportée en vrac, c’est-à-dire sans être conditionnée et commercialisée sous une marque tunisienne. Ce mode de vente répond à une logique économique et pratique. Il permet aux producteurs et aux exportateurs de trouver rapidement des débouchés auprès d’acheteurs étrangers, notamment lorsque les volumes récoltés sont importants et que les capacités locales de mise en bouteille ne suffisent pas à absorber toute la production.
Exporter l’huile en grandes quantités évite aussi plusieurs étapes coûteuses. Le conditionnement nécessite des lignes d’embouteillage, des bouteilles ou d’autres contenants, des opérations de contrôle et des choix d’étiquetage adaptés à chaque marché. À ces dépenses s’ajoutent la création d’une marque, les campagnes de marketing, la constitution de réseaux commerciaux et la distribution internationale. En vendant le produit en vrac, les opérateurs peuvent réduire ces coûts et concentrer leurs moyens sur la production et la vente de l’huile elle-même.
Cette solution présente toutefois une contrepartie en matière de visibilité. Après son arrivée dans le pays acheteur, l’huile peut être mise en bouteille sous une marque étrangère, ou intégrée à un assemblage comprenant des huiles de plusieurs origines. L’étiquette finale ne met alors pas nécessairement en avant la Tunisie, même si une partie du produit provient de ses oliveraies. Pour le consommateur, l’origine tunisienne peut donc être difficile à repérer au moment de l’achat.
Il importe de distinguer cette faible visibilité d’une absence sur le marché mondial. Une huile vendue en vrac peut circuler largement et entrer dans les circuits commerciaux de nombreux pays, tout en restant peu identifiable comme tunisienne. Le problème porte ainsi moins sur sa présence que sur la reconnaissance de son origine et la valeur associée à celle-ci. La commercialisation sous marque nationale peut renforcer cette reconnaissance, mais elle demande des investissements, une organisation et un accès durable aux marchés. Les exportations en vrac constituent donc un débouché utile, sans garantir que la réputation de l’huile tunisienne accompagne le produit jusqu’au consommateur.
Pour une entreprise tunisienne, vendre directement son huile d’olive aux consommateurs étrangers suppose bien davantage que de proposer un produit de qualité. Il faut d’abord construire une marque identifiable, financer son identité visuelle, son récit et sa présence numérique, puis gagner la confiance d’acheteurs qui connaissent parfois peu l’origine tunisienne. Ces dépenses s’ajoutent aux coûts d’échantillonnage, de participation aux salons et de promotion sur les marchés ciblés. Sans investissements réguliers, même une huile remarquable risque de rester peu visible face à des marques déjà installées.
L’accès aux réseaux de distribution constitue un autre obstacle. Les détaillants et importateurs attendent des fournisseurs des volumes suffisants, une qualité constante et des livraisons fiables, y compris lorsque la récolte varie. Or, une petite entreprise peut éprouver des difficultés à garantir cette régularité tout en préservant les caractéristiques d’une production artisanale. Le conditionnement doit également répondre aux usages locaux, aux attentes de présentation et aux exigences de conservation. Formats, étiquetage, langue, traçabilité et informations nutritionnelles peuvent différer selon les pays. La conformité aux règles d’importation, aux normes sanitaires et aux obligations de certification demande donc du temps, des compétences et des moyens financiers.
La concurrence renforce ces contraintes. Des pays tels que l’Italie, l’Espagne ou la Grèce bénéficient d’une association ancienne avec l’huile d’olive et d’une forte reconnaissance auprès des consommateurs. Les producteurs tunisiens doivent ainsi expliquer l’origine, les variétés et les qualités de leurs huiles, sans réduire leur proposition à un prix inférieur. La logistique internationale, les frais de stockage et les marges des intermédiaires peuvent aussi peser sur le prix final. Une présence durable exige une promotion adaptée à chaque marché, un service après-vente fiable et des actions destinées à fidéliser les clients. Une première vente ne garantit pas un réachat : il faut maintenir la disponibilité, tenir les promesses de qualité et créer un lien crédible avec le public. L’excellence du produit est un atout essentiel, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à obtenir une place durable en rayon ni à transformer l’essai commercial en notoriété.
La qualité d’une huile d’olive tunisienne ne se résume pas à son pays d’origine. Elle dépend notamment des variétés cultivées, du climat, du degré de maturité des olives et des conditions de récolte et d’extraction. Les paysages oléicoles du nord au sud présentent des environnements différents, qui peuvent donner des huiles aux profils sensoriels variés : notes végétales ou fruitées, amertume plus ou moins marquée et sensation piquante en bouche. Les pratiques du producteur et la fraîcheur du produit contribuent également à ces différences.
Cette diversité ne signifie pas qu’une région ou une variété garantit, à elle seule, une qualité supérieure. Pour évaluer une huile, les normes applicables fixent des critères de catégorie, tandis que des analyses chimiques et des examens sensoriels peuvent aider à vérifier sa conformité et ses caractéristiques. La traçabilité complète ces contrôles : elle permet de documenter les étapes, depuis les olives et leur récolte jusqu’à la mise en bouteille. Les dispositifs de certification et les indications d’origine, lorsqu’ils sont présents et vérifiables, apportent des repères supplémentaires sur la provenance ou les méthodes de production.
Sur l’étiquette, les consommateurs peuvent d’abord rechercher le pays d’origine et la catégorie indiquée, par exemple « huile d’olive vierge extra », qui désigne une catégorie soumise à des critères précis. Une date de récolte, lorsqu’elle est mentionnée, aide à situer le produit dans le temps, sans remplacer la date de durabilité ni garantir à elle seule sa fraîcheur. Le nom d’une variété, d’une région, une certification ou une indication géographique peuvent également préciser l’identité de l’huile. Toutefois, le niveau de détail varie selon les bouteilles et les exigences du marché.
Lire ces informations avec attention permet donc de comparer les produits sans supposer que toutes les huiles tunisiennes sont identiques. Des mentions claires, cohérentes et étayées par des contrôles rendent l’origine plus facile à reconnaître et renforcent la confiance. Pour les producteurs, une traçabilité rigoureuse et un étiquetage précis offrent aussi la possibilité de distinguer leurs lots et de valoriser leurs terroirs. Cette transparence aide les acheteurs à faire un choix éclairé et donne davantage de visibilité à la diversité de la production tunisienne sur les marchés étrangers.
Pour que l’huile d’olive tunisienne rapporte davantage au pays, une priorité consiste à augmenter la part vendue sous forme conditionnée et valorisée localement. L’exportation en vrac permet d’écouler rapidement des volumes, mais laisse souvent à d’autres acteurs la mise en bouteille, la commercialisation et une partie de la marge. Investir dans des unités de conditionnement adaptées, puis développer des marques tunisiennes capables de s’imposer sur les marchés étrangers, permettrait de mieux maîtriser cette chaîne de valeur.
La qualité du produit doit s’accompagner d’une présentation cohérente avec les attentes des consommateurs : emballages pratiques, informations lisibles sur l’origine et la récolte, identité visuelle reconnaissable et formats adaptés aux différents marchés. Des dispositifs de traçabilité et de contrôle rigoureux peuvent renforcer la confiance des importateurs comme des clients. Ils supposent toutefois des investissements dans les équipements, les laboratoires, le stockage et la formation, afin de préserver les caractéristiques de l’huile entre la récolte et la vente.
La construction de marques exportatrices nécessite également une présence commerciale suivie. Participer aux salons professionnels, mener des campagnes de promotion ciblées et nouer des partenariats durables avec des distributeurs étrangers peut aider les entreprises à sécuriser leurs débouchés. Des relations stables facilitent la planification des volumes et la connaissance des exigences des marchés. Elles permettent aussi de mieux négocier les prix et de limiter la dépendance à des ventes ponctuelles, même si les résultats commerciaux se construisent progressivement.
Cette stratégie doit intégrer la durabilité et l’adaptation aux aléas climatiques. La sécheresse, les températures élevées et les variations de rendement peuvent fragiliser l’approvisionnement. Une gestion plus efficace de l’eau, des pratiques agricoles adaptées et des capacités de stockage renforcées contribuent à stabiliser la production. Des engagements environnementaux crédibles, appuyés par des méthodes vérifiables, deviennent aussi un élément de confiance pour les acheteurs. Ces transformations demandent du temps, des financements accessibles et une coordination entre producteurs, huileries, exportateurs et institutions. Sans action concertée, le conditionnement et la promotion risquent de profiter à quelques entreprises seulement, au lieu de soutenir durablement toute la filière tunisienne.
Le paradoxe demeure : la Tunisie peut compter parmi les grands producteurs mondiaux d’huile d’olive sans être clairement identifiée comme origine dans de nombreux rayons étrangers. Une part importante de sa récolte est commercialisée en vrac, puis intégrée à des produits conditionnés et vendus sous d’autres marques. Ce circuit permet d’écouler des volumes considérables et de répondre aux besoins des marchés, mais il rend moins visible le lien entre l’huile et son pays de production. À cela s’ajoutent une présence encore limitée de marques tunisiennes à l’international et les difficultés liées à l’accès aux réseaux de distribution, à la promotion et à la fidélisation des acheteurs. Ces éléments éclairent une partie de l’écart entre puissance agricole et notoriété, sans en constituer l’unique explication.
La reconnaissance durable ne dépend donc pas seulement de la quantité produite ni d’une campagne de communication ponctuelle. Elle suppose de préserver une qualité constante malgré les variations de récolte, de rendre l’origine vérifiable et de renforcer la traçabilité, du verger jusqu’au produit vendu. Elle passe également par une plus grande valeur ajoutée créée localement : conditionnement, savoir-faire, identité visuelle et récits précis sur les régions, les variétés et les méthodes de production. Enfin, une présence commerciale suivie est nécessaire pour installer les marques sur les marchés, dialoguer avec les distributeurs et informer les consommateurs. Ces efforts doivent s’adapter aux exigences propres à chaque pays et s’appuyer sur une coopération durable entre producteurs, exportateurs et institutions.
La Tunisie dispose d’atouts agricoles reconnus, mais leur traduction en visibilité dépendra de la capacité à les réunir dans une stratégie cohérente. Vendre davantage sous une origine tunisienne clairement affichée peut contribuer à mieux répartir la valeur et à rapprocher les acheteurs de l’histoire du produit. Cela ne signifie pas abandonner les ventes en vrac, qui restent un débouché important, mais leur associer des voies de commercialisation où l’identité et la qualité tunisiennes sont davantage présentes. Le défi consiste à faire coïncider réputation, régularité et disponibilité, afin que l’intérêt suscité se transforme en confiance durable. Comment mieux faire connaître une huile déjà présente sur le marché, mais dont le pays d’origine reste souvent dans l’ombre ?






